Wemmel, commune à… difficultés: qui sont les “Judas” ?

Columbo se gratterait les cheveux un bon moment face à l’intrigue politique qui se trame actuellement à Wemmel pour la conquête du pouvoir. Le bourgmestre sortant, Christian Andries, champion des voix de préférence aux dernières élections communales a été trahi par quatre “Judas” de sa propre liste. Et il ne sait pas qui ils sont… Le n°1 de la liste flamande a profité des déchirements francophones pour être élu bourgmestre intérimaire le 2 janvier. Les intrigues et stratégies pour la nomination d’un maïeur définitif ont commencé. Tout est possible. Le prochain épisode s’annonce dramatique: le 15 janvier, Andries tentera de débusquer les “Judas”.

Source: RTL, 14 Janvier 2013

Wemmel, 15.000 habitants, commune flamande au nord de Bruxelles. Avec ses 60% d’habitants francophones, elle est l’une des six communes à facilités de la périphérie bruxelloise (voir encadré). Mais, pour l’heure, “facilités” n’est pas exactement le premier terme qui vient à l’esprit quand on évoque la vie politique, en particulier francophone, de la ville. Wemmel, commune à difficultés devrait-on plutôt écrire depuis les élections communales du 14 octobre dernier.

Alors que, selon Bernard Carpriau, élu échevin, ils étaient nombreux à espérer une majorité absolue pour la liste francophone du bourgmestre (LB), la population est venue bousculer les pronostics confortables de la classe politique locale. La liste néerlandophone WEMMEL, qui compte notamment des candidats de la N-VA mais est tirée par un indépendant (NDLR: sans carte de parti), Walter Vansteenkiste, est arrivée à égalité avec la liste du maïeur sortant, indépendant lui aussi, Christian Andries. Chaque liste a obtenu 12 sièges de conseiller communal, le 25e siège est, quant à lui, revenu à Cynthia Kiss, une candidate FDF de la liste Union des francophones (UF) apparue en dernière minute et qui n’a certes pas arrangé les affaires de la LB (voir résultats complets des élections: listes et voix de préférence).

 

Christian Andries trahi par quatre francophones de sa propre liste à l’élection du bourgmestre faisant fonction

Un simple calcul donne donc quand même 13 francophones contre 12 néerlandophones. Une très courte majorité mais une majorité tout de même. Celle-ci suffisait pour nommer un bourgmestre francophone (même si tout le monde s’accorde à dire qu’avec une majorité aussi serrée, l’exercice du pouvoir serait délicat). Cependant, le mercredi 2 janvier, dans une salle où se pressaient des dizaines d’habitants impatients de connaître le nouveau maître des lieux (voir vidéo de la chaîne locale flamande RingTV), le conseil communal a élu, par un vote secret comme le veut la loi pour les communes à facilités, Walter Vansteenkiste en tant que bourgmestre faisant fonction par 12 voix contre 8 pour Christian Andries, bourgmestre sortant et champion du dernier scrutin avec quasi 2000 voix de préférence. Trois francophones ont voté blanc et un dernier bulletin francophone a été considéré comme nul. Le 25e conseiller communal, Vincent Jonckheere ne pouvait pas voter suite à un problème administratif (lire plus bas). “C’est une trahison. Je suis abasourdi, cassé. 2.000 voix, c’est un record à Wemmel. Mais quatre personnes m’ont fait défection”, rumine Christian Andries joint par téléphone. “Je trouve que c’est très ingrat, très injuste, et je suis très déçu”, poursuit-il. Et d’évoquer “un retournement de veste” de quatre personnes qu’il n’hésite pas à comparer à des “Judas”.

 

Qui sont les “Judas” ?

Aujourd’hui, le bourgmestre trahi se retrouve donc face à 11 hommes de sa liste parmi lesquels quatre lui ont planté un couteau le dos. Et il affirme ne pas savoir qui ils sont. Bonjour l’ambiance. On entend d’ici la musique glaçante de l’homme à l’harmonica dans le western-spaghetti Il était une fois dans l’Ouest. “Je suis très mal dans ma peau”, concède-t-il.

 

Entretiens avec quatre des acteurs principaux de l’intrigue: Andries, Carpriau, Mertens et Jonckheere

Pourquoi des francophones ont-ils “trahi” leur propre tête de liste ? “Quelles sont les branches pourries de la liste du bourgmestre qui se sont abstenues ?” se demande un internaute commentant le résultat. Afin d’obtenir une réponse, nous nous sommes entretenus avec pas moins de quatre membres, tous élus, de la liste du bourgmestre: Christian Andries (indépendant, tête de liste, n°1 des voix de préférence) bien sûr, Bernard Carpriau (MR, n°2 des voix de préférence), Roger Mertens (cdH, élu conseiller communal) et enfin Vincent Jonckheere (indépendant, élu conseiller communal). De ces conversations, nous n’avons obtenu aucune réponse parfaitement claire. Le contraire nous eut étonnés: des négociations pour la nomination d’un bourgmestre définitif ont lieu et expliquent la circonspection de nos interlocuteurs.

 

Dissensions au sein de la liste du bourgmestre: “Tout le monde n’a pas le nez dans la même direction”

Toutefois on peut dire que, bien que Christian Andries nous raconte au téléphone qu’il avait “une si belle liste”, il ressort de façon évidente que de vives dissensions fragilisent sa “si belle liste”. Que la liste souffre de tiraillements doit-il paraître étonnant au regard de sa nature hétéroclite ? Celle-ci regroupe en effet des candidats issus de tous les partis et des indépendants (grands vainqueurs des élections en termes de voix de préférence), des membres unilingues qui épousent farouchement la cause francophone et d’autres, bilingues, qui souhaitent dépasser la vision communautaire. La tête de la liste néerlandophone ne s’y est pas trompée et se plaisait d’ailleurs à railler l’unité de la liste francophone dès le lendemain du scrutin: “Nos douze élus sont sur la même longueur d’onde. Est-ce aussi le cas sur la liste de Christian Andries”, disait-il. “Tout le monde n’a pas le nez dans la même direction”, confirme Vincent Jonckheere.

 

Un combat à mort entre partis et indépendants ?

Des conversations que nous avons eues, il semble que ce soit particulièrement les nez des indépendants d’une part et les nez de ceux qui ont une carte politique d’autre part qui ne pointent pas dans la même direction au sein de la liste.

 

Cause du désastre: les deux indépendants qui n’ont pas signé pour une candidature Andries-Carpriau ?

Ainsi, Roger Mertens (cdH) soulève la responsabilité de deux élus indépendants (Vincent Jonckheere et Christine Lemmens) dans le camouflet de mercredi. Que leur reproche-t-il ? Il y a un mois environ, la plupart des élus de la liste du bourgmestre s’étaient accordés pour proposer un maïorat partagé entre les deux poids lourds de la liste: Christian Andries aurait été bourgmestre deux ans et Bernard Carpriau les quatre autres années. Pour que cette solution passe, il fallait une majorité, donc obtenir les 12 signatures de LB ainsi que celle de l’élue FDF. Mais, regrette Roger Mertens, les deux indépendants n’ont pas signé le document. En l’absence de cet acte de candidature officiel, le conseil communal a élu, à bulletin secret, un bourgmestre faisant fonction.

 

Cause du désastre: des partis trop gourmands ?

Pourquoi les deux indépendants n’ont-ils pas signé ? Roger Mertens affirme ne pas savoir. Bernard Carpriau dit ne pas savoir non plus. Nous avons donc posé la question à l’un des deux intéressés, Vincent Jonckheere. Celui-ci affirme qu’il aurait signé… mais qu’il n’a jamais reçu le document, sans vouloir en dire plus. Lui et Lemmens sont proches du bourgmestre sortant, indépendant lui-même, assure-t-il. “J’ai toute confiance en eux”, a confirmé Chris Andries. Vu son triomphe aux élections du 14 octobre, Christian Andries estimait logique d’être reconduit dans sa fonction. Mais, dit-il, “des gens avec des cartes du parti m’ont approché (NDLR: parmi lesquels Roger Mertens (cdH) et Bernard Carpriau (MR) ?) pour me signifier que six ans, c’était trop”. Il y a donc eu négociations et ils se sont entendus sur une découpe du maïorat: trois ans pour Andries, trois ans pour Carpriau. Andries a présenté cette solution à Jonckheere et Lemmens, indépendants comme lui. Ceux-ci ont accepté à contre-coeur. Mais, selon Andries, un peu plus tard, on lui a demandé de céder encore un an pour aboutir à deux ans pour lui et quatre ans pour Carpriau. “Pour Vincent Jonckheere, la pilule s’avérait très amère”, raconte la tête de liste. “Ils estimaient que quatre ans pour Carpriau qui a récolté 700 voix et deux ans pour moi alors que j’avais obtenu 2000 voix, ce n’était pas juste vis-à-vis des électeurs”, poursuit-il. Vincent Jonckheere et Christine Lemmens ont donc demandé un temps de réflexion.

Finalement, selon Jonckheere, ils n’ont jamais reçu le document pour signature. Mauvaise foi ? Et s’il dit vrai, pourquoi ce document n’a-t-il jamais atterri chez lui ?

Il existe une version, non prouvée, qui nous a été rapportée par une tierce source, proche de la commune et souhaitant rester anonyme. Au dernier moment, Bernard Carpriau aurait préféré ne plus présenter sa double candidature avec Christian Andries. Il aurait fini par penser que certains élus de sa propre liste ne voteraient pas pour cette solution au conseil communal! Cet échec aurait été catastrophique pour lui car il l’aurait éliminé définitivement (de même qu’Andries d’ailleurs). En effet, la loi ne permettrait pas de se présenter deux fois au poste de bourgmestre.

 

Christian Andries n’avait aucune chance de devenir bourgmestre faisant fonction

Il est un autre élément important à ajouter à cette intrigue politique. Si Christian Andries se dit déçu et “cassé”, il ne peut l’être que par la “trahison” de plusieurs membres de sa liste. Il ne peut regretter d’avoir perdu car sa défaite était… inévitable. Vincent Jonckheere n’était pas présent le mercredi 2 janvier car il ne pouvait pas voter. Ce juge n’a pas le droit d’exercer sa profession et le rôle de conseiller communal en même temps. La loi interdit le cumul des deux fonctions. L’homme a récemment démissionné de son poste de juge mais il n’avait pas encore reçu le document attestant de cette démission. Il ne pouvait donc formellement pas voter.

Les francophones se retrouvaient donc à 12 contre 12 néerlandophones. Au mieux, Christian Andries pouvait espérer une égalité. Mais dans ce cas, la loi flamande des communes à facilités déclare que c’est le plus jeune qui l’emporte. Or Walter Vansteenkiste n’a pas 60 ans alors que la tête de liste francophone les a dépassés depuis un bout de temps. La tête de la liste WEMMEL avait donc gagné d’avance.

 

La trahison: une mise en garde ?

Certains comme Roger Mertens vont chercher dans cette impossibilité de vaincre la raison du vote blanc de certains membres de la liste. Selon lui, les rebelles ont profité que ce vote ne prêtait pas à conséquence (Christian Andries ne pouvait pas gagner) pour exprimer “un avertissement, une mise en garde”. Avertissement contre quoi ? Roger Mertens dit n’en avoir aucune idée… S’il assure ne pas avoir voté contre sa tête de liste, Roger Mertens (cdH) aurait cependant des raisons de lui lancer un “avertissement”. Battu de quelques voix par Vincent Jonckheere, il ne supporterait pas d’avoir perdu son siège d’échevin. Dans les communes à facilités, ce sont les candidats qui ont reçu le plus de voix de préférence qui deviennent automatiquement échevins. Aucun arrangement n’est possible.  

Christian Andries va jusqu’à nous confier que le point de départ de tout le blocage actuel résiderait dans ce seul élément ! Et une source anonyme d’expliquer que Roger Mertens tenterait de récupérer un siège d’échevin en évinçant les candidats indépendants qui le devancent en termes de voix. Une fois encore, ce ne sont là que des conjectures.

 

Depuis Bruxelles, les partis chercheraient à prendre le contrôle 

Les coups de couteau subis par Christian Andries mercredi dernier semblent donc le résultat de rivalités entre personnes et surtout de rapports de force entre partis et indépendants au sein de sa “si belle liste”. Il ne nous a pas été possible d’approfondir le rôle joué par les partis dans cet échiquier compliqué pour eux puisque la liste les mélange tous et que, par ailleurs, la plupart des champions en voix de préférence sont des indépendants. Christian Andries n’a lui aucun doute: les partis “à Bruxelles” (entendez leur direction, ndlr) cherchent à contrôler la vie politique locale et “mènent à la baguette” leurs élus.

 

Habitants dégoûtés: “Des magouilles en interne”

Face à ce brouillard, une chose est claire: toutes ces querelles dégoûtent de nombreux habitants. “Ce sont des magouilles en interne où les gens n’ont pensé qu’à leurs propres intérêts, sans égard pour le résultat des votes”, nous écrivait l’un d’eux considérant qu’on prenait les Wemmelois “pour des cons”. Certains propos de Bernard Carpriau ou Vincent Jonckheere tendent en ce sens, chacun admettant que depuis l’issue des élections on a surtout parlé de noms et peu de programmes. Quant au bourgmestre sortant, il nous a fait parvenir plusieurs dizaines de lettres de soutien. Un tel parle de  “comédie démocratique”, un autre se demande “à quoi sert le vote ?”, un troisième se dit écoeuré.

 

Calme après la tempête: retour à l’unité des francophones ?

Les quatre élus que nous avons contactés disent aujourd’hui tous partager le même espoir: que les francophones mettent de côté leurs dissensions, leurs egos, leurs orgueils. “L’unité va revenir quand il faudra présenter un candidat de la liste du bourgmestre”, est persuadé Roger Mertens.

 

Une alliance de certains élus francophones avec la liste flamande ? 

Mais rien ne dit que le bourgmestre faisant fonction, Walter Vansteenkiste ne devienne le bourgmestre définitif en négociant avec certains membres de la liste francophone adverse. Il n’en fait d’ailleurs pas un secret. “Des négociations avancent lentement, mais cela vaut mieux que de travailler avec  une courte majorité de 13 contre 12. On ne sait jamais combien de temps une telle situation peut tenir. J’espère que nous trouverons un accord dès que possible”, a-t-il déclaré dans le quotidien flamand Het Laatste Nieuws, indiquant par-là aux élus francophones que mieux vaut une majorité bilingue forte qu’une courte majorité francophone fragile. Et s’il y a effectivement une guerre entre membres avec carte de parti et membres indépendants, les premiers pourraient être tentés d’isoler et évincer les seconds en formant une large majorité avec la liste Wemmel. Dans ce cas, ils devront faire des concessions aux flamands, redoute Andries dont “le coeur saigne pour Wemmel” à cette idée. Car selon lui, Walter Vansteenkiste n’est pas le modéré qu’il prétend être. “C’est le loup dans la bergerie”, assure-t-il.

 

“Le débat communautaire n’a jamais existé”

Contrairement à ce que pourrait penser le grand public et les médias, le clivage politique pourrait donc être plus fort que le clivage communautaire à Wemmel: “Le débat communautaire n’a jamais existé à Wemmel, ce n’est pas dans la culture de la commune”, affirme Vincent Jonckheere, bilingue et vivant dans la commune depuis des décennies. “D’ailleurs, lors des élections précédentes de 2006, il y avait une liste bilingue”, argumente-t-il.

 

Christian Andries va prendre l’initiative le 15 janvier: “Je regarderai tout le monde dans le blanc des yeux”

Pour contrer cette éventuelle alliance, le bourgmestre sortant nous a annoncé qu’il allait proposer, le 15 janvier prochain, la réunion de la vérité à l’ensemble des élus de sa liste. Il se retrouvera face à ses 11 colistiers, parmi lesquels les quatre “Judas”. Il proposera la formule 2-4 qui avait été retenue, soit deux ans de maïorat pour lui et quatre pour Carpriau. Ce jour-là, dit-il, “je regarderai tout le monde dans le blanc des yeux et il faudra abattre ses cartes”. Il tentera le coup de force: ceux qui ne votent pas pour cette candidature seront priés de démissionner.

 

Budget de Wemmel en déficit: le bourgmestre sortant taxé de mauvais gestionnaire par certains

On pourrait donc y voir plus clair dans les semaines à venir, notamment aussi à l’occasion des discussions au conseil communal pour élaborer puis voter un budget, estime Bernard Carpriau qui déclare de façon énigmatique qu’une majorité pourrait se dégager à ce moment-là. Faut-il entendre que lui ou d’autres s’allieraient avec la liste Wemmel à ce moment-là ?

La situation budgétaire n’est guère brillante à Wemmel et appelle de rapides décisions. Selon Carpriau, la commune souffrirait d’un déficit de 1,4 million d’euros. Certains citoyens imputent ce trou à la mauvaise gestion du bourgmestre sortant au cours de ses trois ans de pouvoir…

Commune à facilités ? Si des lois sont désormais censées faciliter les relations entre Flamands et francophones, à Wemmel il sera temps de penser aussi à en inventer pour les relations… entre francophones.